La Chaire "Nouvelle Urbanités face aux risques naturels : des abris-ouverts"

Evaluation inventive ou l’esquisse d’une nouvelle approche de l’urbanisme

Plan de RDC et des voies d’eau autour de la MJC de Romorantin en juin 2018. L’organisation de l’espace et un petit nombre d’éléments symboliques sont là pour rappeler quotidiennement aux utilisateurs de la maison un rapport nouveau à la rivière dont chacun est à la fois protégé et plus proche que par le passé. @EDL

La transformation de Romorantin (Loir-et-Cher), exemple concret d’une démarche politique* de planification, illustre la démarche d’évaluation inventive à l’œuvre. Une mise en relief des rapports qu’elle entretient avec la planification urbaine actuelle. Chronique de la catastrophe annoncée.

L’évaluation inventive est une démarche itérative dont les phases successives sont dictées par la prise de conscience locale de nouveaux défis dus au changement climatique. Cela signifie que le lancement d’une nouvelle phase peut dépendre des conséquences locales d’un nouvel événement climatique ou d’un élargissement de l’évaluation des risques dus à des évènements climatiques par le système politique local (privé et public) ou encore de la conjonction des deux.

Il convient donc d’en souligner deux conséquences. Tout d’abord l’intervalle de temps entre deux phases dépend d’un jugement politique local et non d’un rythme arbitraire ; de plus, il dépend pour une part de l’évaluation des conséquences des opérations menées au cours des étapes précédentes pour la sécurité et la culture locales.

Ce point est très important car il souligne que le processus d’évaluation inventive repose sur des rétroactions. Toutefois cette description est incomplète car elle ne dit rien du principe directeur qui construit le sens de la démarche au long des étapes successives.

En l’absence d’un tel principe, le processus s’apparenterait à l’ajustement empirique, le « muddling through », dont Charles Lindblom avait proposé la théorie dans sa critique de la méthode rationnelle globale de planification.

Dès 1959, il a montré l’impossibilité tant de la séparation des moyens d’action et des objectifs et de la prévision à moyen terme que d’une prise en compte exhaustive des phénomènes urbains, en même temps que la vanité d’une recherche d’optimisation en l’absence de la possibilité d’établir une mesure claire d’objectif. La théorie de la planification globale se réduisait donc à n’être qu’une justification d’une pratique réelle qui s’en écartait arbitrairement.

L’économiste proposait de lui substituer une comparaison par des experts entre une situation ou une politique existante insatisfaisante (donc à modifier) et une alternative, afin qu’ils choisissent le meilleur ajustement marginal possible. Cette stratégie laisse au soin d’experts le choix de l’alternative qu’ils comparent à l’existant, la comparaison et le jugement final. Ainsi au fil du temps la répétition de ces comparaisons produit les transformations à moyen terme. Cette alternative dépend donc de la succession des experts et de leurs perspectives propres. Autant dire qu’elle contient aussi de grands risques d’arbitraire qu’évoque d’ailleurs le nom de « science de la débrouille » que lui a donné Lindblom.

L’évaluation inventive s’écarte de cette démarche, bien qu’elle soit également itérative et source d’aménagements partiels. En effet elle est politique et non technocratique car la définition de chaque nouvelle phase est déterminée par la conscience de risques naturels dont dispose le système politique local. De plus sa conduite est assujettie à un objectif commun : assurer la protection de la population locale tout en élargissant son attention pour la santé du vivant, ce que j’ai appelé dans d’autres textes « l’abri ouvert » ou l’habitat ouvert : un objectif politique donc ouvert à des débats locaux.

Nous avons vu tout au long du récit des opérations d’aménagement de Romorantin* que le système politique local rassemblait des agents de l’Etat, de la municipalité et des acteurs privés, variables selon l’aménagement envisagé, et intervenant dans la conception aux moments qu’ils jugeaient opportuns. Seul le maire apparaissait comme le référent central et le responsable final.

Cette stratégie itérative introduit deux formes de rétroaction qui font défaut dans la planification rationnelle globale comme dans la stratégie d’ajustement empirique de Lindblom. Tout d’abord le choix d’une nouvelle situation de risque dans la ville repose sur l’évaluation par le système politique local des mesures antérieures prises pour atténuer des risques naturels antérieurs.

Par ailleurs, l’opinion publique qui s’exerce lors des élections municipales introduit un autre niveau de rétroaction, dans la mesure où elle influe nécessairement sur les choix exercés par le maire. Cette fois c’est l’attitude de la population locale vis-à-vis des rapports entre la ville et la nature qui fait l’objet de cette rétroaction, et qui apparaît comme le ressort final de l’aménagement.

L’architecte, loin d’apparaitre comme un expert, intervient comme soutien de l’invention collective partagée entre des techniciens et les responsables du système politique, en même temps qu’il exerce une responsabilité éthique dans la prise en compte de l’élargissement potentiel de la culture locale des rapports entre humains et non-humains.

Éric Daniel-Lacombe
Architecte DPLG, Professeur titulaire de la chaire « Nouvelles Urbanités face aux risques Naturels : Des abris-ouverts » à l’École Nationale Supérieure d’architecture de Paris-la Villette.

*Lire la chronique En finir avec l’urbanisme de la boule de cristal, à Romorantin déjà…

Retrouver toutes les chroniques de la catastrophe annoncée d’Eric Daniel-Lacombe

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