La Chaire "Nouvelle Urbanités face aux risques naturels : des abris-ouverts"

La chaire

« Nouvelle Urbanités face aux risques naturels : des abris-ouverts »

Chaire partenariale d’enseignement
et de recherche en architecture

Ministère de la Culture et l’Ensa Paris-La villette

Avec le soutien du Ministère de la Transition écologique

Présentation par Éric Daniel-Lacombe, Architecte, Professeur titulaire de la Chaire

Préambule

Assumer le rôle politique de l’architecture

J’ai déjà évoqué avec la Chaire, des perspectives Nouvelles que la lutte contre le changement climatique ouvre à l’architecture. Ce ne sont en réalité que des aspects d’une transformation plus profonde de l’architecture que rend nécessaire la poursuite de la transition écologique de nos sociétés. Ils constituent une sorte de propédeutique à l’avènement de l’architecture politique.

La participation de l’architecture à la transition écologique revêt trois dimensions principales : l’adaptation des matériaux et méthodes de construction à une économie quasi-circulaire ; la conception et la réalisation de bâtiments assurant la protection de leurs habitants vis-à-vis de l’exposition aux risques naturels ; et une contribution au développement d’une culture du soin pour la nature chez les habitants.

Ce dernier point peut étonner. En faisant de l’espace le matériau spécifique de l’architecture, le mouvement moderne a suggéré implicitement l’absolu neutralité de l’architecture eu égard à toute orientation culturelle, car l’espace est pensé comme un medium inerte dénué d’orientation et de qualité.

Pourtant, bien avant le mouvement moderne, l’architecture avait préparé les esprits à l’envol des âmes vers Dieu ; et plus près de nous à la participation de chacun à la gloire du souverain ; puis, par une singulière ironie de l’histoire, l’architecture fonctionnaliste est devenue le symbole du renouveau de l’homme dans la social-démocratie Suédoise d’après 1932. Bien avant cela, en Chine les textes sur l’organisation de l’espace de la maison dans l’ouvrage de Zhu Xi (1130-1200) consacré aux rituels familiaux montraient comment l’organisation de l’habitat domestique était ordonné par le souci de l’adhésion stricte au culte Confucéen des ancêtres.

L’architecture a en effet le pouvoir de créer des cadres à partir desquels nous conduisons notre vie quotidienne et participons à la culture de notre temps. Toutefois, la scène du théâtre où nous jouons librement nos rôles comporte d’autres formes de coulisses : les activités professionnelles, les engagements dans des mouvements collectifs, les loisirs. Ce n’est pas tout. Les lieux où nous habitons nous situent, en bien ou en mal, en riche ou en pauvre, dans la société urbaine où nous habitons. Nous le voyons, l’architecture cerne nos vies dans des cadres qui ouvrent des portes de la culture, comme les dispensaires et les hôpitaux ouvrent les portes de la santé.

Dans le contexte actuel, l’orientation de l’architecture que la Chaire présente nourrit l’ambition de contribuer à la formation d’une culture du soin pour la nature, pour la santé des humains et des non-humains. Ce but vague, comme les buts d’égalité, de liberté et de fraternité mis au fronton des bâtiments de la République, a pour objet la désignation d’un bien commun qu’il appartient à chaque groupe humain de spécifier par un accord politique.

Le grand mot est lâché. La politique, soit l’ensemble des démarches qui au fil du temps permettent aux groupes sociaux de fabriquer du bien commun. Dans un régime démocratique la politique est l’affaire de tous, ou alors le caractère démocratique de la société est en péril. En effet, les débats politiques y ont lieu, de l’Assemblée nationale aux conseils municipaux en passant par les conseils d’administration, les comités d’entreprise, les commissions d’arbitrage, les conseils de classe et les réunions de parents d’élève ; autant de lieux interconnectés où des aspects du bien commun sont discutés, élaborés et remis en cause.

Dans la mesure où l’architecture, de multiples manières, concourt à l’engagement des habitants, des dirigeants, des médecins, des enseignants et des parents dans les débats qui conduisent à la définition du bien commun en de si nombreux lieux, d’aucuns pourraient s’attendre à ce que les architectes sachent tous que, comme l’économie, l’architecture est politique. A présent toutefois, les architectes se revendiquent plutôt de l’esthétique, quelques fois de l’économie, jamais de la négociation politique du bien commun.

Or, secrètement, tacitement, la pratique de l’architecture est toujours partie prenante dans des arbitrages politiques. Je ne pense pas particulièrement aux grands travaux des présidents de la République mais aux choix de construction des logements sociaux, des équipements publics et des sites industriels et aux conditions dans lesquelles les projets sont choisis. Ce sont autant de négociations, différemment encadrées par des textes juridiques, qui révèlent leur caractère politique.

Ma participation à de telles négociations dans des contextes de construction en zone fortement exposée à des risques naturels, m’a fait découvrir l’extrême difficulté, voire l’impossibilité d’aboutir où se trouvent des acteurs cherchant pourtant à définir un projet commun. Il m’a fallu comprendre la nature politique de l’architecture avant de parvenir à transformer en conduites constructives des situations inextricablement nouées par des incompréhensions mutuelles.

Pour dépasser la multiplicité des conflits d’idées, d’orientations et d’intérêts qui divisent nos contemporains, il faut à la fois satisfaire certaines de leurs aspirations et les aider à construire un projet commun. La méthode de travail que je poursuis vise à élargir le cercle des opinions prises en compte dans un projet ; elle n’est pas neutre pour autant. Au contraire, elle a pour objet de faire partager la conscience de l’urgence d’un changement d’attitude des humains vis-à-vis des non-humains.

A cette fin, elle poursuit quatre stratégies : négocier les formes architecturales, subordonner la technique à la poursuite de régulations naturelles, rendre une place habitable aux non-humains, faciliter le développement d’une culture du soin pour la nature dans la société.

Proposition d’un programme de recherche et d’enseignement sur « l’évaluation-inventive » :

Notes sur une suite à l’enseignement après le PFE, à partir des démarches maïeutiques mise en place par la chaire Nouvelles Urbanités face aux risques naturels

On constate que les Architectes-élèves (ou architecte-apprentis) ne sont pas disposés à s’engager dans des pratiques maïeutiques d’évaluation-inventive :

  • Ils n’y sont pas préparés par leurs études d’architecture et ils souhaitent construire sur la base de ce qu’ils ont appris à l’école ;
  • Ils ne croient pas à la possibilité de gagner leur vie en suivant cette méthode et préfèrent (Hmo puis à son compte, salariat en agence, ou doctorat en labo…) ;
  • Ils travaillent déjà et ne trouvent pas le temps nécessaire pour être sur le terrain quand des élus ou d’autres interlocuteurs sont disponibles

La poursuite d’une thèse de doctorat fondé sur un approfondissement des implications de cette méthode pour la pratique architecturale est donc hors de leur portée.

Cela signifie qu’il faut ré-orienter l’activité d’enseignement- recherche par une pratique d’évaluation-inventive ; Je propose trois orientations :

  • Ouvrir aux étudiants un thème de recherche portant sur une situation géographique (morphologique-écologique-sociologique) soumise à un type de risque majeur (Pluies stationnaires, inondation, submersion, laves torrentielles ou avalanche, incendie, effondrement de sol, conflit du à la rareté de l’eau, canicule, tempêtes tropicales ou ouragan ou tornades se produisant dans des conditions proches en Europe, en France, et éventuellement dans le bassin Méditerranéen, ou dans les territoires d’Outremer et des régions tropicales voisines. Le but de la recherche serait un examen critique des démarches collectives de mitigation des risques, de la place de la conception architecturale dans ces démarches et des directions de renouveau architectural qu’elles dessinent et de leurs contributions à des changements des conduites des habitants vis-à-vis de la nature. Cela pourrait concerner : l’inondation des vallées fluviales ; la submersion des estuaires ; l’inondation des zones construites sur des terrains gagnés sur la mer dans des villes côtières ; les vallées de l’arc Méditerranéen ; les urbanisations de montagne menacée par des mouvements de terrain dus aux glaciers ; les villes côtières soumises au double risque de l’inondation fluviale et de la submersion marine ; les banlieues, villages et zones de loisir sujettes au risque d’incendie de forêt. Chaque architecte-élève aurait à choisir un sujet et à exposer deux fois par an son état d’avancement dans le séminaire de recherche du laboratoire.
  • Participation des élèves à un séminaire de méthode permettant une réflexion critique sur l’architecture politique (au sens où on parle d’économie politique) et la maïeutique architecturale où seront discutés des exemples rencontrés par chacun des architectes -élèves ainsi que les travaux que je conduis.
  • La poursuite de mon travail de maïeutique et de sa critique pour alimenter le séminaire précédent ( il est prévisible que les apports des architectes – élèves ne se feront que lentement au fil du développement de leur recherche, dans la mesure où ils y intégrerons des réflexions conduites dans le séminaire de méthode.

Les objets de recherche sont assez distincts pour permettre des thèses indépendantes les unes des autres, mais leurs sujets ont en commun deux questions :

(1) Comment la conception architecturale est elle partie prenante de la conduite de la transition écologique ?

(2) Comment ont évoluées les attitudes vis à vis de la nature des habitants des projets réalisés ?