La Chaire "Nouvelle Urbanités face aux risques naturels : des abris-ouverts"

Sauver l’habitat de montagne sur la façade méditerranéenne

Le 2 octobre 2020, la tempête Alex ravageait une partie des Alpes-Maritimes, notamment dans la vallée de la Roya, laissant plusieurs villages coupés du monde. L’État a depuis confié en 2021 une mission de recherche à l’architecte Éric Daniel-Lacombe, titulaire de la chaire « Nouvelles Urbanités face aux risques Naturels : Des abris-ouverts » à l’ENSA Paris-la-Villette. Tribune.

Plus précisément, intitulée « Aménager des territoires à risques dans un objectif de résilience par une évaluation-inventive des villages », il s’agit d’une mission d’organisation des concertations, d’animation, d’accompagnement et de médiation entre les partenaires institutionnels en vue d’élaborer des schémas de principe d’aménagement des vallées dans le contexte de l’après-tempête Alex.

Sauvons l’habitat de montagne sur la façade méditerranéenne
Eric Daniel-Lacombe

Comment oublier l’horreur d’une vallée éventrée, les vies brisées, les habitants en souffrance ? On voudrait tout effacer, reconstruire et punir les coupables. Tout cela, malheureusement, a un air de déjà-vu.

Vous avez en tête les images tragiques d’une maison emportée par les flots de la tempête Alex (octobre 2020) avec ses deux occupants ; deux personnes âgées qui avaient refusé de quitter leur maison à l’appel du maire. Elle avait déjà été détruite par une inondation en 1993. Les services de l’Etat avaient déclaré le terrain inconstructible. Ils l’avaient pourtant reconstruite avec l’accord d’un autre maire. Cette maison ils y tenaient. Inutile de blâmer la rivière, l’Etat, le maire ou les victimes.

Nous sommes tous responsables des effets de serre qui provoquent des catastrophes de plus en plus violentes. Le temps du moralisme est passé, celui de la prudence et de la solidarité est venu. Au lieu d’attendre la prochaine catastrophe dans les vallées de montagne pour se lamenter et engager à la hâte des réponses à court terme, il nous faut anticiper des risques naturels qui sont certains mais à des dates et d’ampleurs imprévisibles et mettre en œuvre des actions durables.

Cela fait bientôt un an que les zones d’étude font l’objet de travaux de remise en état provisoires ou définitifs. Le réchauffement climatique entraîne des épisodes méditerranéens avec des orages très violents et de fortes pluies dites stationnaires qui peuvent déverser jusqu’à une année de précipitation en 24 heures. Il entraîne également de longues sécheresses favorisant les feux de forêt et aussi des glissements de terrain et des coulées de boue après de fortes pluies. Les vallées proches de la Méditerranée dans les Pyrénées orientales, la Montagne Noire, les Cévennes, la Corse orientale, et les Alpes du sud sont les plus exposées.

Le rapport entre les hommes et la nature du XIXe siècle, avant le début du changement climatique, n’y est plus tenable. Or, dans les périodes de canicule, elles aussi de plus en plus fortes et fréquentes, le climat de montagne est infiniment plus favorable aux humains que celui des plaines et des côtes. Il faut donc mettre en place un programme d’aménagement des vallées engageant la transition vers un nouvel équilibre des rapports entre les humains et la nature.

Cela signifie que nous devons penser une nouvelle écologie à la fois plus attentionnée vis-à-vis de la nature et redéfinissant les espaces propres de la vie des humains et des non-humains. Ce sera très difficile car il faudra pour les habitants des vallées renoncer à certains des lieux où sont ancrées leurs vies et leurs mémoires, et pour d’autres, dévoués à la protection de la nature et des non-humains, accepter que des espaces encore naturels deviennent habités par l’activité humaine. Comment avancer ?

Comme pour l’Europe qui se construit depuis un demi-siècle, il nous faut avancer pas à pas. Tout d’abord, en coopération avec les parties prenantes, la commune (partenaire n°1) et les partenaires institutionnels, faire l’inventaire des risques propres à ces deux vallées (La Vésubie et la Roya) déjà soumises à une lame d’eau correspondant à une année de précipitation tombant en 24 heures.

Ensuite, après avoir soumis les résultats pour chaque village à l’ensemble des parties prenantes (concertation), engager une « évaluation inventive d’un avenir possible » pour ces vallées et villages dont la majorité des habitants exprime le souhait. Distinguons, dans un souci de clarté de la pratique, deux niveaux d’action. Celui qui engage la commune dans des rapports avec des organisations territoriales plus larges, et celui qui engage les acteurs au sein de la commune.

Les deux niveaux sont évidemment mutuellement dépendants, mais aussi différents par leurs visées et séparés par leurs modes de communication. Pour le premier niveau on associe, sous la conduite de la direction départementale des territoires et de la mer (DDTM) (services de l’État) et du Préfet délégué à la reconstruction des vallées, les communes, l’établissement public de coopération intercommunale (EPCI,) le Syndicat Mixte pour les Inondations, l’Aménagement et la Gestion de l’Eau Maralpin (SMIAGE) le Conseil Départemental 06 pour les questions routières dans la Roya, et certains aménageurs (comme EDF par exemple). Cet ensemble élabore au fur et à mesure de l’exploration concrète menée dans plusieurs communes au second niveau les cadres généraux de l’action collective.

Le second niveau permet aux communes, ainsi qu’à leurs techniciens, leurs gendarmes, leurs pompiers, les associations locales, les pêcheurs et d’autres d’être partie prenante d’un processus d’exploration des transformations possibles de leurs modes de vie avec des écologistes, des géographes, des hydrologues et les services de la puissance publique. Seule la solidarité des habitants et des élus constitue une garantie d’aboutissement d’une telle maïeutique dont voici l’esquisse.

Il s’agit pour commencer de savoir comment rendre une forme de liberté aux cours d’eau de la vallée tout en rendant le moins violent possible l’écoulement de la lame d’eau anticipée. Ensuite il faut examiner les espaces potentiels de relocalisation de l’habitat assurant la sécurité de la circulation, de l’eau, de l’énergie et des télécommunications au cours d’un épisode Méditerranéen, et la relation avec l’habitat ancien.

Sur ces bases il est possible d’évaluer avec toutes les parties concernées les évolutions possibles de leurs modes de vie dans un contexte de changement profond du climat et de l’accroissement du nombre de citadins soucieux de venir en montagne pour fuir la canicule et d’y trouver la sécurité.

Il s’agit donc de préparer une transition économique et non une reconversion totale, permettant par exemple à certains habitants des villages de devenir les conservateurs de la nature en montagne, et de fournir des services de découverte guidée aux écoles, aux citadins voisins et aux touristes. Il s’agit d’approfondir la protection de la vie dans la nature, notamment par rapport à l’eau et au feu, de créer une écologie nouvelle dans des zones limitées d’habitat et de fréquentation courante de la montagne et d’accroître la connaissance et l’appréciation de la nature sous toutes ses formes, apaisées ou violentes, par le plus grand nombre. Chaque vallée et chaque commune apporteront ainsi une réponse différente et son lot de questions, d’oppositions et de propositions.

Éric Daniel-Lacombe
Architecte DPLG, Professeur titulaire de la chaire « Nouvelles Urbanités face aux risques Naturels : Des abris-ouverts » à l’École Nationale Supérieure d’architecture de Paris-la-Villette

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